LE VAGANT

Mon ami le vagant.

Après le service funèbre et l'enterrement de la cousine Emilie, ma cousine Madeleine m'a ramené à mon studio.

- Tu sais Jaquitou, ça me fait plaisir de te voir. Tu me rappelles des bon souvenirs, nos rigolades d'enfant. Mais aussi les chagrins. Le décès de Jocelyn, puis de Laurent. Bon allez bisous. On se revoit avant que tu ne parte.

- Ok Promis. Je ferai mijoter les glaçons.

Rires de la cousine.

Vers le milieu de l'après midi, je suis allé vers la place du village. Il y avait une farandole.

Avec des yeux d'enfant émerveillé, mon ami le vagant regardait,

Je souhaitais vous parler de mon ami; le vagant.

Je devrais mettre une majuscule; le Vagant.
Personne ne connait son nom, ni son prénom.

Pas plus nous ne savons où il réside.
Certains disent qu'il fait partie du peuple des gens qui voyagent. D'autres qu'il est du peuple des gens de la bouvine.

 Ces gens, vous savez, ils vivent entouré d'un mystère épais que les autres, les profanes, ne percent pas.

Le Vagant n'a pas vraiment d'âge, il semble avoir cinquante ans depuis longtemps et pour toujours.

Le Vagant n'est pas un chemineau. Il n'est pas de ces hommes harassés de labeurs qui se louent pour la fenaison; le travail de la vigne, les foins,  rentrer la vendange d'automne, ou la taille d'hiver quand le vent du nord glace tout le paysage.

Non, le Vagant, il vient, il arrive, comme surgit de nulle part.

Un jour de forte chaleur, je me suis arrêté dans le café d'un hameau des Costières. La salle était fraîche. On a ouvert la porte;

- Bonjour messieurs.

Le Vagant s'est avancé vers le comptoir. Il m'a aperçut.

Tendant le bras vers moi il a dit au patron;

-Sers à boire à mon ami, je te prie.

Il s'est assis à ma table.
Le Vagant est toujours bien habillé. Un costume clair, gris ou bleu, des chaussures impeccables.

Il a dans son sillage des parfums; parfois de vent de la terre, parfois des embruns de  mer.

Selon les vents il sait quels oiseaux vont traverser le ciel.

Quand il parle il y a des informations importantes, précises, qu'il magnifie.

Si tu le rencontre dans les terres saumâtres, il te parlera, des gens de ces terres, des chevaux, des taureaux. Il te dira les roubines qui sont sèches, celles où coure encore de l'eau. Il te parlera des élus et de leurs mérites ou de leurs travers.

Il ne dira jamais du mal gratuitement, ni des critiques sans fondements.

Ses cheveux mi longs s'agitent quand il allie le geste, le mouvement à ses paroles.

On m'a dit qu'il avait rencontré le jeune Matthieu, celui qui travaille à la manade de Wedel, il lui a racontré la légende du taureau blanc. Ce taureau blanc, tantôt on le verrait vers l'Occitanie, tantôt vers la grande plaine de la Crau, ou dans la grande île entre le bac du Sauvage et celui du Bacarin.

Parfois, le Vagant, il réballe (Promène) près des arènes en fête, ou sur le plan des villages, là où le griffe apporte sa fraîcheur.

On le voit au rassemblement des troupeaux qui partent vers les sommets pour la transhumance.

Parfois, il assiste à un enterrement. Sans doute un défunt qu'il appréciait.

Le Vagant il porte tant de richesses. Il se préoccupe de bien conserver  des tas de souvenirs d'avant, des souvenirs de nostagie. Il tient la mémoire des villages, des campagnes, des bonheurs, des malheurs.
Quelques fois, quand il rend compte d'un horrible crime, il le fait devenir un fait divers juste un peu chagrin. La violence est alors plus douce.

Quand il a fini de parler, il se lève repousse sa chaise pose la main sur ton épaule et dit

- Tu dois m 'excuser, s'il te plaît, je dois te laisser. Mais à bientôt. Que Dieu te garde.

Le patron du café du village des Costières m'a dit;

- Vous le connaissez le Vagant?

- Tout le monde connait le Vagant je crois.

-  Je me demande où il reste.

- Tout le monde voudrait le savoir. C'est une énigme cet homme.

Un matin que j'étais allé voir un parent un peu plus haut dans la vallée du Vidourle, j'ai aperçu le Vagant. Il était assis sur un banc. De la berge il regardait l'eau qui courait vers sa fin, vers la mer.

Il m'a vu et  s'est tourné vers moi.
- Bonjour mon ami. Tu va bien j'espère.

- Je vais bien et toi?

- Comme tu le vois, je regarde le courant de la rivière. Je crains vraiment qu'elle ne soit très basse à l'entrée des chaleurs d'été. Oui je le crains trop basse. 

- Il pleut moins ces dernières années, c'est vrai.

- Il pleut moins et tu sais le guérisseur, celui qui réside dans la campagne, là bas, sur la route de la ville antique. Il ne trouve plus les plantes qui guérissent. Les plantes médicinales ne sont plus aussi nombreuses qu'avant. C'est très grave tu le sais.

- Oui bien sûr je le comprends.

- Tu vois l'esprit bénéfique de la terre, est atrophié. L'homme fait un très grand mal.  

Il s'est levé;

-Tu dois m 'excuser, s'il te plaît, je dois te laisser. Mais à bientôt. Que Dieu te garde.

J'étais étonné de le voir en cette ville du Piémont.

Ses paroles  retentissaient dans la torpeur indifférente de l'été qui vient avec ses chaleurs humides.

De tout l'été je n'ai pas revu le Vagant.

Un homme qui triait l'ail frais chez un grossiste, dans la ville de la Tarasque, m'a dit qu'il l'avait  vu passer  un jour d'août.

Un jour de mistral, un cavalier qui allait aux prés de Scamandre pour trier les bêtes lui a dit bonjour au début de septembre.

Ainsi étaient les rencontres avec le Vagant; imprévues, imprévisibles.

Un jour je discutais avec Christian. Nous étions sous la tonnelle, nous en sommes arrivés à parler du Vagant.
Après notre conversation sa petite fille nous à regardé;

- Vous comprenez pas. Votre ami il habite au pays des Fées.

 

M.J

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