On arrive et on avance dans la vie. Telle qu'elle est, telle que nous parvenons à la prendre.
Parfois on fait gaffe, parfois pas du tout et c'est l'accident, le chagrin, la tristesse..
Tous n'ont pas la chance, un jour de se souvenir, de se dire;"Oui, c'était chouette"... Certains sont partis... Le gros Raymond celui qui venait à bicyclette au lycée....
Un jour le surgé et le directeur sont venus dans la classe; "Vous voyez que Raymond n'est pas là. Il n'est pas en retard. Il ne viendra plus"... Un camion, un peu d'inattention, c'était fini du gros Raymond et de sa bicyclette.
Et je suis encore là. Alors, certains jours je me dis que je dois remercier les personnes remarquables; femmes, ou hommes qui ont eut la bonté de m'accompagner quelques temps, d'enrichir ma vie. Parfois en si peu de temps mais de façon déterminante, parfois plus longtemps, patients pour m'apprendre la leçon, une des leçons de vie.
Jean de Savignac; pasteur, historien, a eut la gentillesse d'écouter une conversation que je lui tenais. J'avais 13 ans et que pouvais je dire de bien intéressant à cet homme érudit ???
Il m'a regardé en souriant, de la poche de son pardessus, il a sorti un bout de papier un peu froissé et il a écrit "Diligenti alumno"... (Je me dépêche d'apprendre)
Je l'ai regardé étonné....
Plus tard, j'ai souvent regardé ce petit bout de papier.... je traduisais le De Viris, Virgile, Ovide.... Il m'avait poussé, motivé, ce petit bout de papier.
Puis, j'ai eu un prof. de grec; un homme extraordinaire. Du coup j'ai beaucoup moins apprécié les auteurs latins, et aimer plus les Grecs....
Ce professeur de grec était un homme doté d'une capacité d 'écoute et de dialogue. Il ne rejettait rien, tentait de comprendre sans juger....il a vraiment humanisé ma vie.
Dans les vallées du piémont cévenol, il y avait ce monsieur atypique. C'est Jean Claude, un ami présent durant toute ma vie qui m'a enmené chez Deligny. Niché dans une "clède " qui lui tenait lieu de bureau, il explorait, il expérimentait d'autres façons, d'autres approches des enfants autistes.
Il avait une vision différente des choses et des gens et du monde...
Il m'a apporté le sens du dérisoire, du doute, et l'envie de regarder l'envers des choses que l'on croit percevoir.
Libertaire Deligny l'était, comme l'ami Maurice Joyeux. Il était déjà âgé lorsque j ai eu la chance de le rencontre.Maurice, m'a raconté ses camaraderies avec Albert Camus, ses combats de militants ouvriers, son engagement dans les rangs des anarchistes...Malgré ses blessures physiques et morales, malgré ses déconvenues, il restait alerte, souriant et optimiste. Il avait confiance en l'avenir "Tu sais jeune, l' humanité comprendra, que seules nos propositions permettent de vivre ensemble sur cette terre".
Maurice malgré tous les obstacles, les difficultés de la vie n'a jamais baissé les bras. Il m'a appris la ténacité, à ne jamais renoncer.
Je n' oublie pas toutes celles et tous ceux qui étaient là. Celles et ceux avec qui, au tout début des années 70, nous avons reconstruit l'univers, bâti un monde nouveau. Nous avions la joie d 'être vivant et le bonheur d'avoir la joie de vivre notre vie (Cela ne semble pas être le cas des jeunes d'aujourd'hui). Nous voulions mutualiser le bonheur. Que chacun en prenne sa part, ce dont il avait besoin. Nous étions certains que demain serait toujours plus beau que la veille... Il y avait des ressacs de 68, des musiques jolies du flower power, des guitares inventives, des mélodies pour la sérénité de la vie et du futur.
Un soir de cet été qui était le dernier de notre insouciance.Vers la fin d'août, nous étions réunis, les jeunes du village, Ysabelle était là; assise par terre. André a prit la parole; " je vous dit au revoir! Demain je rentre à Nîmes. Puis sans doute je partirai. Je continue ma formation avec les Compagnons du Devoir."
Puis le Martin est parti à Aix, Ysabelle n'est plus venue, voilà.... L'automne et le dur de la vie.... De cet été, de nos discussions sur la vie, le bonheur, la joie... J'ai gardé la certitude que notre univers n' est pas détruit; un jour nous mutualiserons le bonheur et la joie...Que chacun garde en lui cette espérance, cette part dont il avait besoin.
J'ai rencontré Ysabelle plus tard, trois fois. A la dernière rencontre, dans son village, près d'une source, elle m' a dit "tu te souviens de nos discussions du soir l'été?". Bien sûr je m' en souvenais.
"Nous avions la folie du bonheur. Et la vie est tristement trop raisonnable...Ou est-ce nous qui le sommes? Je ne sais pas."
C'est fin de ce mois de juin que Thierry m'a envoyé un message.
"Ysabelle Lacamp, l'auteure et actrice est décédée ce matin à Paris des suites d'une longue maladie".
Avec ce message je me demande si un merveilleux univers n'est pas parti vers une triste dérive incertaine... Il me semble bien que j'ai un peu plus de tristesse.
Pascal a téléphoné. Il y a toujours un vieux copain, une copine d'avant qui a l'idée de téléphoner.
Finalement notre univers n'est pas parti trop loin dans sa dérive...
Mais quand même, les copines, les copains ne devraient jamais mourir.
Dans cette vie d'adulte parfois on s'y perd. Il y a les choses que l'on ne comprend pas, celles que l'on ne veut pas comprendre.
Un jour je pensais intelligent de quitter nos montagnes. .
Et quitter nos montagnes ne fut pas tres judicieux.
Il y a des gens que l'on rencontre et qui marquent votre vie pas parce qu'ils sont remarquables mais parce qu'ils sont funestes.
Alors il y a la mauvaise gigue des désillusions. Et le vif remord d'avoir acordé sa confiance à des gens de peu.
Il y a toutes les nuances du bonheur, du plaisir, a décliner dans ce vacarme tumultueux du temps qui file.
Parfois un signe... Et il importe de bien savoir que le moindre geste peut faire signe. Être attentif aux gens qui passent, aux courants de vie...
Il faut aussi de la gratitude pour cette Terre. La Terre qui nous héberge tous, que nous malmenons. Et cette Terre plus intime, plus complice et généreuse qui nous accueille dès l'enfance et nous donne nos premiers jeux; un caillou, un morceau de bois, un peu de terre, de l'eau et voilà le bonheur de jouer...
Cette Terre qui nous abrite adolescent quand il faut se dissimuler entre les chênes et les châtaigniers...
Cette Terre que l'on oublie lorsque l'on part s'installer. Cette Terre qui console les yeux humides des vieux qui nous regardent partir nous installer.
Cette Terre qui nous donne les parfums de lavande, de thym, de genévriers l'été quand le soleil lui courbe le dos. Cette Terre qui nourrit le châtaignier qui nous donne ces odeurs de sous-bois lorsque nous attendons l'automne et qu'il arrive.
Et cette abondance de couleurs des fleurs dans le printemps qui s'en vient.
Cette Terre aux musiques variées; la cigale de l'été, du rossignal de mai, de l'eau qui court après la pluie...
cette terre qui nous accueille après notre dernier souffle.
J.M